ARTOIS
(22 Juillet 1915- 10 Mars 1916) (Secteur de Roclincourt)

 

 

Du 19 au 21 juillet le Régiment fait mouvement en autos qu'à Etrun et Duisans (1er bataillon), Agnez-les-Duisans (2e bataillon), Gouves (3e bataillon).

   Le 22 il relève le 136e dans le secteur de Roclincourt, les trois bataillons sont en ligne, ils ont chacun deux compagnies en première ligne et deux compagnies en soutien.

   Le Régiment doit organiser offensivement ce secteur. Sur ces collines aux larges ondulations, la lutte a été incessante depuis le 9 mai 1915. L'ennemi veut empêcher à tout prix une nouvelle offensive, et ce sera une lutte de tous les instants, lutte opiniâtre où le courage et la ténacité de nos soldats s'affirment remarquablement. Chaque jour, par les bombardements violents et les explosions de mines, l'ennemi essaye de démolir les travaux exécutés la nuit  sous une fusillade incessante.

   Le 138e alterne dans ce secteur avec le 63e par période de huit ou neuf jours. Pendant ses repos, il cantonne à Hauteville, Etrun, Duisans, Gouves, Noyelette.

   Le 15 septembre, le général FOCH commandant le groupe des armées du Nord, visite le Régiment... L'offensive  est  imminente.

Groupe de soldats du 138ème le 26 août 1915. Parmis eux Léon GUY.

Combien en restera t'il après l'offensive du 25 septembre?

Groupe de soldats du 138ème juillet 1915.
Autre groupe de soldats du 138ème. Au centre (X) le soldat François TOURNOIS.

   Le 22, notre artillerie commence son tir sur les positions ennemies. Le 24, simulacre d'attaque. A vingt heures, les Allemands font exploser deux mines près de la route de Lille et cherchent à s'emparer des entonnoirs. Nous les repoussons en réussissant à notre tour à occuper et organiser ces entonnoirs. A 21h15 nouvelle explosion de deux mines en arrière de notre première ligne de tranchées. Dans la soirée, le Régiment reçoit l'ordre d'attaque pour le lendemain.

   En vertu de cet ordre, la 23e D.I. encadrée à gauche par la 21° D. I. et à droite par le 17e Corps, doit prononcer simultanément deux attaques, savoir :

   Une attaque menée par le 107e; une attaque menée par  63e.

   Entre ces deux attaques, un bataillon du 138e doit mener une action sur la Batteuse et les Entonnoirs et profiter des occasions favorables pour se jeter en   avant et assurer la liaison entre les régiments d'assaut. Les deux autres  bataillons sont en réserve de D.I. prêts à intervenir.

   A 21 h. 30, le 2e bataillon (dont le commandant FONTENAY a pris le commandement le 1er août 1915), occupe ses positions de combat face aux objectifs d'attaque; le 3e bataillon est dans les abris Ripert; le 1er bataillon en réserve à Anzin-Saint-Aubin, se portera ensuite à l'abri central.

   La pluie tombe, détrempant, le terrain  argileux et   rendant les communications difficiles.  

Secteur de roclincourt le 23 juillet 1915 où va se battre le 138ème.

Journée du 25 Septembre  1915 

   Le 25, à 16 h. 40, le 2e bataillon s'élance à l'assaut de la tranchée des « Entonnoirs » fortement défendue par l'ennemi; il a pour mission d'attaquer également la tranchée de soutien et la tranchée des Mines situées en arrière de la tranchée des  « Entonnoirs ».

   La 5e et la 7e compagnies qui sont d'abord engagées, mènent vigoureusement l'attaque et enlèvent la première tranchée; quelques fractions pénètrent jusque dans la deuxième. Soumises à des rafales violentes de coups de fusil et de mitrailleuses, incommodées par les gaz asphyxiants que lance l'ennemi, les autres fractions sont arrêtées par les défenses accessoires ; les éléments qui ont pénétré dans la deuxième tranchée ne peuvent s'y maintenir et se replient : cerné, le sergent Jean MASSOULIER, de la 7e Cle, refuse de se rendre, bien que grièvement blessé, il réussit à se frayer un passage et rentre épuisé dans nos lignes.

   A la nuit, l'attaque ne pouvant être poussée plus avant en raison de l'arrêt des attaques de droite et de gauche menées par les régiments voisins, les fractions qui occupent la première tranchée ennemie, sont ramenées dans notre tranchée avancée.

   Nos pertes s'élèvent à 28 tués et 54 blessés.  

Journée du 26 Septembre 

   Le 26 septembre, à douze heures, nouvelle attaque aussi vigoureusement menée par trois compagnies (5°. 7°, 8°). Des fractions parviennent à s'emparer sous un feu terrible d'une portion de la tranchée des Entonnoirs : une poignée d'hommes gagne même la tranchée de doublement. Toutes ces fractions organisent la position conquise et s'y maintiennent jusqu'à la nuit malgré les violentes contre-attaques à la grenade livrées par un ennemi supérieur en nombre. Mais elles se trouvent en flèche, les attaques menées par le 63e et le 107e n'ayant pas progressé; comme elles ne peuvent recevoir de renforts de l'arrière à cause d'un violent tir de barrage, elles sont obligées à la faveur de l'obscurité, de regagner notre tranchée avancée.

   Les pertes subies sont les deux cinquièmes de l'effectif engagé, soit 34 tués, 55 blessés, 20 disparus.

   Le commandant FONTENAY a été tué, dès le début de l'attaque et le capitaine GRAND a pris pendant le combat le commandement du 2° bataillon. Le 3e et le 1er bataillon du Régiment sont mis successivement à la disposition du général commandant la 46e brigade pour appuyer le 107e à l'ouest de la route de Lille; le 2° bataillon doit continuer à progresser sur les Entonnoirs, ou, en tout cas, fixer l'ennemi devant lui. 

Caporal Albert CHAUDET tué le 26 septembre 1915

Journée du 27 Septembre 

   Le 27 septembre, une troisième attaque est livrée sur un front plus étroit pour profiter de certains défilements. A l'heure fixée, malgré un violent tir de barrage déclanché depuis vingt minutes déjà, la première vague comprenant une quarantaine d'hommes de la 6e Cie, s'élance à l'assaut sous une fusillade intense. Très vigoureusement entraînée, elle parvient jusqu'à la tranchée ennemie, mais est arrêtée par des rafales de grenades au moment de l'aborder. Quelques hommes seulement sautent dans la tranchée, le caporal THEVENY se trouvant en face de trois Allemands, en tue un à coup de fusil et les deux autres à coups de grenades.

   A la suite de la première vague, s'élancent des essaims de grenadiers; mais ils sont  cloués au sol à quelques mètres de notre tranchée. La troupe engagée, soit une section et demie, a perdu 5 tués et 16 blessés. Au total, les pertes des trois jours s'élèvent à :

   67 tués, 125 blessés, 20 disparus, soit le tiers de l'effectif combattant.

Un poilu anonyme du 138ème en 1915

   Le 2e bataillon a fait preuve dans ces attaques renouvelées trois jours de suite contre une position extrêmement forte d'une vaillance et d'une ténacité admirable. Sa belle conduite lui vaut une citation à l'ordre de l'armée (O. n° 118 du  18-10-15).

   Le 28 septembre, le colonel ODRY est appelé au commandement de la 47e brigade; le commandant DESSIGNY, nommé lieutenant-colonel, le remplace à la tête du Régiment. Le capitaine BEAUMONT et le capitaine GRAND nommés chef de bataillon prennent respectivement le commandement des 1er et 2e bataillons.

Le poilu François LAFORGE avec tout son équipement, masque à gaz prêt....

   Les 1er et 3° bataillons reçoivent l'ordre de relever deux bataillons du 107e avec mission d'organiser les positions conquises, de progresser pied à pied par les boyaux et à la sape avant que l'ennemi ait eu le temps de se ressaisir, et de pousser si possible jusqu'à la route de Lille. Le 2° bataillon relevé par un bataillon du 78e devant les entonnoirs est en réserve derrière les 1er et 3e bataillons.

   Du 28 septembre au 1er octobre, le 1er bataillon se distingue par des attaques de barricades à la grenade et au fusil de chasse qui lui permettent de progresser. Le « Labyrinthe de la Batteuse » qui avait résisté aux attaques françaises entre le 9 mai et le 25 septembre, tombe en entier en notre pouvoir.

"Le 7 octobre 1915.

Au repos secteur du Labyrinthe Au Nord d'Arras nous avons avancé de deux tranchées.

Chère soeur, je t'ecrie cette carte pour te donner de mes nouvelles je te dirais que je suis en bonne santé (...) Ton frère qui t'aime pour la vie."

Carte du soldat TORRENT

 

   Le 26 octobre, un important coup de main est exécuté à l’ouest et contre la route de Lille par le 3e bataillon (DE CUSSAC). Après l’explosion de quatre mines, la 9e Cie (LELONG) se porte résolument à l’assaut : les objectifs sont atteints et dix-sept prisonniers restent entre nos mains. Mais la lutte est acharnée; elle est marquée par des combats à la grenade et à la baïonnette d'une violence inouïe. La 9° Cie est renforcée par une partie de la 10° (capitaine VITAUD). L'ennemi couvre nos positions de grenades et de bombes et contre-attaque avec énergie, mais nous conservons les entonnoirs de mines, notre objectif. Pendant la nuit, quatre attaques à la grenade sont repoussées.

Désormais, et jusqu'au 10 mars, à la lutte contre l'ennemi va s'ajouter la lutte contre la boue. Sous l'action de l'eau des glissements continuels se produisent : tout l'hiver, sans arrêt, sans répit, il faut recommencer cent fois le même ouvrage: lutte fatigante et déprimante qui rend plus pénible encore la veille au créneau, le combat aux barricades, l'attente des explosions de mines. Nos soldats ne sont plus que des blocs de boue.

   Le 10 mars, le Régiment est relevé par les Anglais et envoyé à l'arrière; le 31 mars, il s'embarque à Montdidier pour Verdun.

 
Noyelette 1915

 

 

 

 

 

 

 

  

 

Du 22 juillet  1915 au 10 mars 1916, le 138e a perdu :

   Tués.: Officiers, 6   (commandant FONTENAY, sous-lieutenants, BONNAUD; DE LA CROIX, BESSE, LE CHEVANTON, MAYADOUX).

   Gradés et hommes de troupe, 183.

   Blessés : Officiers, 9; gradés et hommes de troupe, 542.

   Disparus : Officiers, 1 ; gradés et hommes de troupe, 41.

   Evacués : Officiers, 3; gradés et hommes de troupe, 479.

Le caporal ROUX et les soldats LABOISSE et THIERES ont disparus…

Le 24 octobre 1915 à 19h00, les grenadiers LABOISSE et THIERES sont placés en sentinelles par le caporal grenadier ROUX, tous trois de la 11ème Compagnie du 138ème d’infanterie, derrière une barricade avancé. Celle-ci est situé dans un boyau et est séparée de quelques mètres seulement de la première barricade allemande. Le boyaux, en descendant vers le sud, fait un coude où se trouve une nouvelle barricade occupée pas les grenadiers BARDE et VIGNAUX sous les ordres du sergent QUETAUD. A 20h00 ces derniers entendent des paroles en allemand dites sur un ton élevé mais n’en comprennent pas le sens. Il se portent donc en avant et découvrent le point abandonné par le caporal et ses deux grenadiers alors que leurs armes et équipements sont toujours sur place. Il n’y a pas trace de lutte, aucun coup de feu n’a été tiré, aucune grenade lancée. Le sergent prévenu fait réoccuper normalement la barricade et prévient à son tour le capitaine Vitaud.
A 21h00 la 10ème Compagnie devait attaquer la barricade allemande. Cela les trois hommes le savaient. Que c’est il passé ?

Qui étaient ces trois hommes ?
Le Caporal ROUX, dans le civil plongeur originaire de la Dordogne, a fait la campagne depuis le début. Très bien noté il avait pour parrain de guerre le général AVON.
Le grenadier LABOISSE, monteur en fer à Montluçon, était considéré comme un grenadier zélé et agile.
Le grenadier THIERES, agriculteur dans la Dordogne, était, d’après ces chefs : « audacieux et d’une force rare ». C’est lui qui le premier la nuit précédente, sous les yeux du sergent QUETAUD, a construit cette barricade avancée sous le nez des allemands.
Il ne semble donc pas que ces trois hommes étaient des déserteurs. Si on les avait mis là c’est que l’on savait pouvoir compter sur eux à ce poste avancé plein de péril. Alors que c’est il passé ?

Pendant la journée du 24 octobre deux ou trois allemands ont tenté quelques échanges et signes amicaux. La section pensait même pouvoir compter sur quelques redditions pendant la nuit. Il est possible alors que les trois hommes aient décidé de ramener des prisonniers. Mais alors pourquoi n’avoir pas pris leurs armes ? Pour ne pas faire de bruit lors de leur progression ? Le courage antérieur de ses hommes ne permet pas de comprendre une reddition.

Quoi qu’il en soit ils ont abandonnés leur poste devant l’ennemi, ils ont ouvert des intelligences avec l’ennemi et sont passés à l’ennemi. Il faut donc trancher même si cette disparition est inexplicable et mystérieuse. Le général BONFAIT commandant la 23ème Division décide donc de les faire passer devant le conseil de guerre. Celui-ci se réuni le 9 décembre 1915 et condamne les trois hommes :
1° abandon de poste en présence de l’ennemi.
2° désertion à l’ennemi.
En conséquence ils sont tous trois condamnés à la peine de mort avec dégradation militaire par contumace et aux dépenses du procès soit 12 francs et quatre-vingt centimes.

Le caporal ROUX et les soldats LABOISSE et THIERS retrouvés …

Grâce à la mise en ligne des archives tenues par la Croix Rouge entre 1914 et 1918 et grâce à la mise en ligne de nombreux registres matricules j'ai pu retrouver ces soldats.

Ils apparaissent tous trois comme faits prisonniers par les allemands le 24 octobre 1915 et internés au camp de Münster II ( Allemagne, nord du Land de Rhénanie du Nord-Westphalie) en décembre 1915. Ensuite leur parcours diffèrent:

Le caporal ROUX reste prisonnier le reste de la guerre. Hélas son registre matricule semble avoir été perdu.

Le soldat THIERES reste prisonnier au camp de Meschede ( à l'est de Düsseldorf, sur la Ruhr) jusqu'à son rapatriement le 14 décembre 1918. Il est arrêté par la gendarmerie le 28 mars 1919 et interné dans un camp de travail d'où il s'évade le 4 juillet 1919 pour disparaitre en Espagne. En juillet 1927 il se rend aux autorités françaises à Barcelone pour pouvoir être rejugé des faits survenus en 1915. Il sera amnistié pour l'abandon de poste et sa culpabilité pour désertion n'est pas reconnue. Marié en 1912 il a deux enfants.

Le soldat LABOISSE a un tout autre parcours. Après le camp de Münster II, il arrive le 22 mars 1916 au camp de Neuenkirchen-Land. Evadé il arrive à Paris le 18 juin 1916 et retourne au 138ème. Il est condamné par le conseil de guerre à 3 ans de prisons pour abandon de poste (peine à efectuer après la guerre). Présenté par ses défenseurs en 1915 comme un soldat zélé il ne laisse pas la même impression par la suite. Indiscipliné il multiplie les retours tardifs de permission. Par punition il est muté au 107ème RI en mai 1917 où il est tué au combat le 27 octobre 1918 une semaine avant l'armistice avec l'Autriche. Bien que mauvais soldat au sens militaire il a fait son devoir jusqu'au bout.


Retour vers Historique 1914-1918